S'autoriser le repos :
une injonction islamique
Pourquoi se reposer n'est pas une faiblesse ni de la paresse — et comment l'islam nous invite à accueillir les temps d'arrêt comme une nécessité spirituelle.
« Je suis censée faire quoi, me reposer ? Mais j'y arrive pas. J'essaie — et j'y arrive pas. »
Cette phrase dit tout. Non pas l'incapacité physique de s'asseoir ou de dormir — mais l'incapacité intérieure de se donner la permission de ne rien faire. De souffler. D'exister sans produire, sans prouver, sans servir.
Dans une consultation récente, cette femme — épuisée après des années à tout porter — m'a dit qu'elle ne savait même plus marcher pour le plaisir. Pourtant c'était une activité qu'elle aimait. Sa voiture était garée. Les invitations, refusées. Et elle culpabilisait de tout cela, comme si le repos était une faute.
Une femme (prénom et détails modifiés), la quarantaine, récemment démissionnaire après un épuisement progressif. Son fils lui propose d'aller rendre visite à sa tante. Elle dit non — sans vraiment savoir pourquoi. Sa fille lui dit : « Repose-toi, parce que quand tu vas reprendre le travail, tu vas regretter de ne pas t'être reposée. » Elle acquiesce. Mais ne bouge pas. La culpabilité de ne rien faire est plus forte que l'épuisement.
Ce phénomène est plus répandu qu'on ne le croit. Et il touche particulièrement les personnes qui ont construit leur valeur sur l'action, l'utilité et la preuve. Pour elles, s'arrêter, c'est cesser d'exister. Ou du moins, cesser de mériter d'exister.
D'où vient cette culpabilité du repos ?
Elle vient rarement d'un seul endroit. Dans la plupart des cas, elle est le fruit d'une éducation qui valorisait l'action constante — « ne reste pas à ne rien faire », « bouge-toi », « qu'est-ce que tu fais là » — répétée suffisamment longtemps pour devenir une voix intérieure.
Elle vient aussi, souvent, d'un besoin de validation. Quand on a appris que l'amour s'obtient par ce qu'on fait — par les services rendus, les responsabilités assumées, les sacrifices consentis — s'arrêter de faire, c'est risquer de perdre l'amour. Ou du moins, c'est ce que le système intérieur croit.
« Quand on ne peut pas se reposer sans culpabiliser, c'est qu'on n'a pas encore appris à exister autrement que par ce qu'on produit. »
Et il y a parfois une dimension culturelle. Dans de nombreuses familles maghrébines — et au-delà — l'inactivité visible est mal vue. On ne reste pas assis quand les autres travaillent. On ne dort pas en pleine journée. On ne « traîne » pas. Ces codes, intégrés dans l'enfance, continuent de tourner à l'âge adulte bien après que leur contexte d'origine a disparu.
Ce que l'islam dit vraiment du repos
Contrairement à ce qu'une certaine culture de la performance peut laisser croire, l'islam ne valorise pas l'action constante. Il valorise l'équilibre — et reconnaît explicitement le repos comme une nécessité divine, pas comme une faiblesse humaine.
Allah dit dans le Coran : « Nous avons fait de votre sommeil un repos. » (An-Naba : 9) Le sommeil n'est pas une perte de temps — c'est un bienfait explicitement mentionné parmi les signes d'Allah. Se reposer, c'est accueillir ce don.
Le Prophète ﷺ a dit à Salman Al-Farisi quand il voyait son ami en excès d'adoration : « Ton corps a un droit sur toi, tes yeux ont un droit sur toi, ton épouse a un droit sur toi. » Le déséquilibre — même par excès de bien — n'est pas une vertu islamique.
S'arrêter n'est pas capituler. C'est recharger. Sur la route du bled, on s'arrête à l'aire de repos pour que le moteur refroidisse — pas parce qu'on abandonne le voyage. Le voyage continue mieux après l'arrêt.
La voiture arrêtée n'est pas en panne
Dans notre échange, j'ai utilisé une image qui a parlé à cette consultante — monitrice d'auto-école de formation. La voiture avec tous ses témoins lumineux allumés. Elle continue d'avancer. Les voyants clignotent. Elle continue. Jusqu'à la panne complète.
Le corps et l'âme fonctionnent de la même façon. Ils envoient des signaux. L'irritabilité, les pleurs inexpliqués, la difficulté à se concentrer, le sentiment d'écrasement, les mains qui tremblent. Ce sont des témoins lumineux. Pas des signes de faiblesse. Des informations précieuses que le système envoie pour dire : il faut s'arrêter.
Elle avait fait plusieurs semaines d'arrêt maladie — et encore, c'est une amie qui avait dû la convaincre de le prendre. Elle ne se serait pas arrêtée seule. Parce que s'arrêter, dans son système intérieur, c'était admettre qu'elle n'était pas capable de tenir. Et ça, c'était insupportable.
« Une voiture arrêtée n'est pas en panne. Elle attend que le moteur refroidisse pour reprendre la route plus longtemps. »
Profiter est une forme de gratitude
Il y a une dimension souvent oubliée dans notre rapport au repos et au bien-être matériel : Allah aime voir ses bienfaits sur ses serviteurs. Le hadith est connu. Mais il est rarement intégré.
Elle avait une belle voiture en location, qu'elle n'utilisait presque pas. Elle la regardait et n'osait pas la prendre. Sa fille lui avait dit : « Toi qui n'as jamais eu de belle voiture, maintenant t'en as une — profites-en. » Mais quelque chose en elle résistait. Comme si profiter était mal. Comme si elle ne le méritait pas.
Cette résistance au bien-être — au matériel, au repos, au plaisir simple — est souvent une forme d'auto-punition inconsciente. Ou une peur que le bonheur attire le mauvais œil. Ou encore ce réflexe de surjeu identitaire : prouver qu'on n'est pas matérialiste en refusant ce qui est là.
Mais l'islam nous enseigne autre chose. Accueillir les bienfaits d'Allah avec joie, les utiliser avec sagesse et en être reconnaissant — c'est de l'ibadah. Refuser de profiter n'est pas une vertu. C'est parfois de l'ingratitude déguisée en humilité.
Se reposer, profiter d'une belle voiture, aller rendre visite à une sœur, marcher dans la nature — ce ne sont pas des actes anodins. Ce sont des façons de prendre soin de l'amanah — du dépôt que représente notre corps et notre âme. Et prendre soin de ce dépôt, c'est une responsabilité devant Allah.
Pour aller plus loin
Si vous avez du mal à vous reposer sans culpabiliser — si l'inaction vous pèse plus que l'épuisement — c'est un signal à prendre au sérieux. Non pas pour vous juger, mais pour comprendre d'où vient cette injonction intérieure à ne jamais vous arrêter.
Le repos n'est pas une récompense que l'on mérite après avoir tout accompli. C'est une nécessité que l'on doit s'accorder pour accomplir quoi que ce soit de durable.
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