Pardonner — pas pour eux, mais pour toi — PLDI
Psychospiritualité islamique

Pardonner —
pas pour eux, mais pour toi

Le pardon est l'un des sujets les plus mal compris en psychologie et en spiritualité. On le confond avec l'oubli, la réconciliation, ou pire — avec la capitulation. Voici ce qu'il est vraiment, ce qu'il n'est pas, et pourquoi il te libère bien avant de libérer l'autre.

Pr. Aboubakr PLDI — Psychospiritualité Lecture : 9 min

Il y a des personnes qui portent depuis vingt, trente, quarante ans une rancune contre quelqu'un qui, lui, dort très bien la nuit. La prison est réelle — mais seul l'un d'entre eux y est enfermé. Et ce n'est pas celui qu'on croit.

Le pardon est l'un des thèmes qui revient le plus souvent dans mon travail d'accompagnement. Et c'est aussi l'un des plus chargés de malentendus. Des malentendus qui, paradoxalement, empêchent les personnes de se libérer — précisément parce qu'elles croient pardonner alors qu'elles ne font que refouler, ou parce qu'elles refusent de pardonner au nom d'une définition erronée de ce mot.

Commençons donc par là : définir ce que le pardon est — et ce qu'il n'est absolument pas.

Quatre malentendus qui bloquent le pardon

La majorité des personnes qui me disent "je ne peux pas pardonner" ne résistent pas au pardon lui-même. Elles résistent à une fausse définition du pardon — et elles ont raison de résister.

Malentendu n°1 "Pardonner, c'est oublier" Non. Le pardon ne modifie pas la mémoire. Les faits restent. Les cicatrices aussi. Pardonner, c'est changer le rapport qu'on entretient avec le souvenir — pas effacer le souvenir lui-même.
Malentendu n°2 "Pardonner, c'est dire que c'était acceptable" Non. Pardonner ne signifie pas que ce qui s'est passé était juste, normal ou excusable. L'injustice reste une injustice. Le pardon ne change pas la réalité de ce qui s'est passé — il change qui en porte le poids.
Malentendu n°3 "Pardonner, c'est se réconcilier" Non. La réconciliation est une décision relationnelle — elle dépend de l'autre, de sa reconnaissance, de sa transformation. Le pardon est une décision intérieure — elle ne dépend que de toi. On peut pardonner quelqu'un et choisir de ne plus jamais le voir.
Malentendu n°4 "Pardonner, c'est céder ou s'humilier" C'est le contraire. Rester dans la rancune, c'est laisser l'autre continuer à occuper ton espace intérieur sans loyer. Le pardon, c'est reprendre la propriété de cet espace. C'est un acte de pouvoir, pas de soumission.

Ce que la rancune fait à celui qui la porte

La rancune a une utilité initiale. Elle est une protection — une façon de maintenir une distance émotionnelle avec quelqu'un qui nous a blessé, de signaler à soi-même et aux autres que ce qui s'est passé n'était pas acceptable. Dans ce sens, elle est légitime au départ.

Mais avec le temps, la rancune se retourne contre celui qui la porte. Elle devient un poison à absorption lente — et elle touche presque tous les domaines de la vie :

  • Elle épuise une énergie considérable. Maintenir une rancune active — rejouer mentalement les scènes, ruminer les injustices, imaginer des réponses — consomme une quantité énorme d'énergie cognitive et émotionnelle. Énergie qui manque ailleurs.
  • Elle maintient la blessure ouverte. Tant qu'on nourrit la rancune, on ravive régulièrement la douleur originelle. On se fait du mal à soi-même pour punir quelqu'un qui, souvent, n'en sait rien et ne s'en soucie pas.
  • Elle contamine les relations présentes. La méfiance accumulée contre quelqu'un du passé finit par déteindre sur les relations du présent. On traite les nouveaux arrivants comme s'ils étaient les anciens coupables.
  • Elle donne à l'autre un pouvoir sur toi qu'il n'a plus le droit d'avoir. La personne qui t'a blessé est peut-être à des milliers de kilomètres — ou décédée. Et pourtant, elle continue de structurer tes émotions, tes réactions, tes choix. C'est elle qui occupe ton espace intérieur. Gratuitement.

Garder la rancune, c'est boire du poison en espérant que l'autre en mourra. Mais c'est toi qui portes le verre.

— Pr. Aboubakr, PLDI

Ce que l'islam dit vraiment sur le pardon

La tradition islamique est d'une richesse et d'une précision remarquables sur la question du pardon — et elle évite soigneusement les deux extrêmes : ni l'injonction aveugle à tout pardonner immédiatement, ni la légitimation de la rancune perpétuelle.

Trois niveaux coexistent dans la vision islamique du pardon :

Le droit à la réparation. Islam reconnaît pleinement le droit de la victime à revendiquer justice, à nommer l'injustice, à demander réparation. Ce n'est pas un manque de foi que de vouloir que l'injustice soit reconnue. C'est légitime — et même souhaitable pour l'ordre social.

Le pardon du cœur. C'est la libération intérieure dont nous parlons ici — celle qui n'attend pas que l'autre reconnaisse sa faute, ni qu'il soit puni, ni qu'il change. Elle est unilatérale, intérieure, et ne concerne que toi. Le Coran encourage ce pardon avec une promesse : "Que ceux d'entre vous qui ont de la capacité et de l'aisance ne jurent pas de ne plus donner aux proches, aux pauvres et à ceux qui ont émigré dans le sentier d'Allah. Qu'ils pardonnent et qu'ils absolvent. N'aimez-vous pas qu'Allah vous pardonne ?" (24:22). La logique est claire : ton pardon envers les autres ouvre un espace pour recevoir le pardon d'Allah.

La réconciliation concrète. Elle est encouragée mais non obligatoire — et elle est conditionnée à des garanties réelles. On ne remet pas sa vulnérabilité entre les mains de quelqu'un qui n'a pas montré qu'il avait changé. Le pardon du cœur ne nécessite pas la réconciliation. La réconciliation, elle, nécessite des conditions.

La distinction essentielle

Pardon du cœur : intérieur, unilatéral, pour ta libération. Il ne dépend pas de l'autre. Il ne nécessite ni sa présence, ni ses excuses, ni sa transformation. C'est toi qui décides de ne plus laisser cette blessure définir ta vie.

Réconciliation concrète : relationnelle, bilatérale, conditionnelle. Elle demande que l'autre ait reconnu sa faute, montré des signes réels de changement, et que les conditions de sécurité soient réunies. On peut pardonner du fond du cœur quelqu'un qu'on ne reverra jamais.

Le pardon comme processus — pas comme décision

L'une des erreurs les plus courantes est de traiter le pardon comme une décision binaire : soit on pardonne, soit on ne pardonne pas. Cette vision produit deux problèmes : ceux qui se forcent à "pardonner" sans avoir traversé le processus (et qui refoulent en réalité), et ceux qui ne pardonnent pas parce qu'ils n'y arrivent pas d'un coup et croient donc que c'est impossible pour eux.

Le pardon est un processus. Il a des étapes, un rythme, des retours en arrière parfois. Et ce processus ne peut pas être court-circuité — ni par la volonté, ni par la raison, ni par la foi utilisée comme pression.

Les étapes que j'observe le plus souvent dans un vrai processus de pardon :

  • Nommer l'injustice sans la minimiser. Avant de pardonner, il faut avoir pleinement reconnu ce qui s'est passé. Le pardon prématuré — celui qui saute cette étape — n'est pas un pardon, c'est un refoulement.
  • Autoriser la colère. La colère face à l'injustice est une réaction saine et nécessaire. Elle dit : "Ce qui s'est passé n'était pas acceptable." La laisser exister — dans un espace sécurisé, sans la laisser tout envahir — est une étape indispensable.
  • Comprendre sans excuser. Chercher à comprendre comment l'autre en est arrivé là — ses propres blessures, ses propres angles morts, ses propres peurs — n'est pas l'excuser. C'est se donner un cadre qui rend le pardon possible, parce que les monstres sont rares et les gens blessés qui blessent sont légion.
  • Décider de reprendre son espace. Le pardon arrive quand on décide consciemment de ne plus laisser cette personne ou cet événement définir son identité, ses choix, son énergie quotidienne. Pas parce que l'injustice était acceptable — mais parce que ta vie mérite d'être habitée par autre chose.
Exercice : une lettre que tu n'enverras pas
  1. Pense à une personne envers qui tu portes encore de la rancune — consciente ou non. Prends une feuille et écris son nom en haut.
  2. Écris tout ce que tu n'as jamais pu lui dire — la colère, la trahison, la douleur, l'injustice. Sans filtre, sans politesse. Cette lettre n'est pas pour elle — elle est pour toi. Laisse sortir ce qui a été retenu.
  3. Pose-toi cette question : quelle part de mon énergie quotidienne est encore occupée par cette personne ou cet événement ? 10% ? 30% ? 50% ? Note un chiffre honnête. Ce chiffre représente ce que le pardon te rendrait.
  4. Écris une phrase qui décrit ce que tu comprendes — pas excuses — de son histoire ou de ses limites. Pas pour la dédouaner. Pour te libérer de l'image du monstre, qui te maintient toi dans la peur.
  5. Écris enfin une phrase de libération — non pas adressée à elle, mais à toi-même : "Je choisis de reprendre l'espace que tu occupais en moi. Non parce que tu le mérites, mais parce que moi, je le mérite." Puis brûle, déchire ou supprime la lettre. Ce geste est le pardon en acte.

Le pardon n'est pas la fin du chemin. Mais c'est souvent la porte par laquelle le reste devient possible. Derrière cette porte, il y a de l'espace — pour de nouvelles relations, pour de nouveaux projets, pour une nouvelle façon d'habiter sa propre vie.

Et ça, ça ne s'offre pas à l'autre. Ça se prend pour soi.

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