PLDI · Psycho-spiritualité islamique

Cette personne réussit sa vie malgré le mal qu'elle m'a fait.
Et moi, de mon côté, je galère seul-e alors que j'ai subi l'injustice. Pourquoi ?

Sur la fausse réussite et la vraie boussole

« Lui, il a ses affaires, ses voyages, sa nouvelle vie. Et moi, je me bats seule. Comment ça se fait qu'il s'en sort mieux que moi ? »

Une consultation récente

Cette phrase, ou une version d'elle, je l'entends souvent. Une femme qui traverse une séparation douloureuse. Un homme qui voit son associé prospérer après l'avoir trahi. Une mère qui regarde les autres avancer pendant qu'elle donne tout sans que rien ne revienne.

La comparaison est humaine. Le regard qui glisse vers l'autre et qui revient sur soi avec un sentiment d'injustice : c'est une réaction naturelle. Mais quand elle s'installe, quand elle devient la grille par laquelle on lit toute sa vie, elle devient un poison.

Voici ce que j'ai envie de te dire aujourd'hui. Pas pour minimiser ta souffrance. Mais pour t'aider à voir les choses autrement, parce que la façon dont tu vois les choses détermine entièrement comment tu les vis.

Principe 01 La réussite dépend entièrement des critères qu'on choisit

Quand tu dis que quelqu'un "réussit mieux" que toi, tu compares selon des critères. Lesquels ? Si les critères sont : l'argent, les voyages, le statut visible, la nouvelle relation : alors oui, peut-être qu'il coche des cases que toi tu ne coches pas encore.

Mais ces critères-là, d'où viennent-ils ? De la publicité ? Des réseaux sociaux ? D'une culture qui a décidé que la réussite se mesure en acquisitions matérielles et en tranquillité apparente ?

Principe fondamental

Ce que le Coran appelle réussite (falah) et ce que la culture ambiante appelle réussite sont souvent deux choses radicalement opposées. L'un regarde la fin. L'autre regarde la surface.

Un homme qui abandonne ses enfants pour investir dans ses affaires : c'est une réussite, ça ? Un père qui ne subvient pas aux besoins de sa chair et de son sang parce qu'il a d'autres priorités, il a réussi son examen, lui ? Islamiquement, c'est une dette. Une dette spirituelle qui s'accumule, silencieusement, et dont il devra rendre compte.

Ce n'est pas du jugement. C'est simplement regarder les choses avec la bonne boussole.

Principe 02 Ne jamais évaluer une vie sur l'ici et maintenant

Imagine que tu lis un roman. Tu en es à la page 30. Le personnage principal est en prison, injustement. Pendant que ses frères, qui en sont l'une des causes principes, profitent pleinement de leur liberté alors qu'ils sont entièrement responsables de ce qui lui est arrivé. Son père pleure, loin de lui. Tout semble injuste, absurde, sans issue.

Si tu refermes le livre à la page 30 en te disant : "Quelle triste histoire, des vies brisées injustement par des membres de leur propre famille", tu commets une erreur de lecture. Parce que tu ne sais pas ce qui vient après.

وَعَسَىٰ أَن تَكْرَهُوا شَيْئًا وَهُوَ خَيْرٌ لَّكُمْ

« Il se peut que vous détestiez une chose alors qu'elle est un bien pour vous. »

Sourate Al-Baqara, 2:216

C'est précisément l'histoire de Youssouf ﷺ. Abandonné au fond d'un puits par ses propres frères, puis vendu comme esclave. Jeté en prison pour une faute qu'il n'a pas commise. Oublié par celui qu'il avait aidé. Si tu t'arrêtes au milieu de son histoire, tu ne comprends rien à la sagesse de ce qui s'est passé.

Et toi, combien de pages as-tu vécu ? Combien t'en reste-t-il ? Tu ne peux pas tirer de conclusion définitive sur ta vie alors que tu n'en as pas encore lu les deux tiers. L'histoire n'est pas finie.

Principe fondamental

Ce qui est vrai aujourd'hui ne sera pas peut-être pas vrai dans un an, cinq ans, dix ans... Ce qui semble une réussite ce soir peut être le début d'une chute. Ce qui ressemble à un échec maintenant peut être la pierre sur laquelle tu vas tout construire.

Principe 03 L'injustice n'est pas le silence d'Allah

C'est l'une des questions les plus douloureuses que j'entends : "Pourquoi Il laisse faire ça ?" Pourquoi la justice humaine protège-t-elle mal ? Pourquoi l'injuste semble-t-il protégé ?

La réponse réside dans une règle que le Coran énonce avec une clarté déroutante : celle du libre arbitre. Allah a créé l’être humain avec la possibilité de choisir, d’orienter ses actes vers le bien ou vers le mal. Il n’intervient pas pour stopper chaque injustice au moment où elle se produit, car si tout était immédiatement corrigé, il n’y aurait plus d’épreuve, plus de responsabilité, plus de sens au choix moral. Même le Prophète ﷺ n’a pas été épargné par l’injustice. Un jour, alors qu’il était en prosternation, des entrailles d’animal lui furent jetées dessus sans que cela ne soit empêché. Les Compagnons ont traversé des épreuves d’une dureté extrême : certains ont dû se nourrir de feuilles pendant le boycott, d’autres ont été persécutés jusqu’à mourir dans d’atroces souffrances, accédant au rang de martyrs. Ces récits ne sont pas là pour troubler la foi, mais pour la réajuster. Ils nous rappellent que l’absence d’intervention immédiate n’est pas une absence de justice, mais une manifestation de la sagesse divine. Car ce monde n’est pas le lieu de la rétribution finale, mais celui où se révèle la vérité des cœurs à travers leurs choix.

Ce n'était pas le silence aprobateur d'Allah. C'était le déploiement d'un plan que personne ne pouvait voir depuis l'intérieur et qui confrontait chaque protagoniste au dévoilement de sa réelle nature.

Principe fondamental

L'injuste aura un rendez-vous. Il ne t'appartient pas de fixer la date. Il t'appartient de faire tes causes, de préserver ta dignité, et de confier le reste à Celui qui voit tout, y compris ce que tu ne vois pas.

Dans un hadith, il est dit : ""Allah laisse à l'injuste un temps (pour se repentir, se réformer), mais s'il ne se réforme pas et continue à être injuste, le Jour où Allah l'attrape, il ne pourra lui échapper. Ce n'est pas de la résignation. C'est une certitude qui libère. Elle te permet d'arrêter de porter le poids de la justice divine sur tes épaules humaines.

Principe 04 La baraka ne se voit pas toujours. Mais elle est là.

Il y a des signes que l’on ne sait plus lire, parce que l’on regarde sa vie à travers le prisme de celle des autres. Un toit au-dessus de ta tête quand certains dorment dehors. Des enfants en bonne santé. Un retour vers Allah. Un cœur qui, malgré les épreuves, continue de chercher la vérité… Voilà des richesses qu’aucune somme ne peut acheter.

Récemment, une personne que j’accompagne a obtenu un logement dans des conditions que beaucoup, pourtant actifs, n’auraient jamais pu espérer. Et pourtant, sa première réaction fut d’oublier ce bienfait, absorbée par la comparaison avec la situation bien plus confortable de son ex-mari. Elle y voyait une forme d’injustice : lui semblait vivre sa “best life”, dans l’aisance, tout en se dérobant encore à ses responsabilités envers leurs enfants. À ses yeux, cette facilité matérielle devenait presque un signe de validation divine. Pendant ce temps, elle, peinait au quotidien, portant à la fois ses charges et le poids de cette injustice ressentie. La baraka était pourtant là, présente, réelle, mais voilée par le regard comparatif. Car lorsqu’on mesure sa vie à l’aune du matériel des autres, on finit par ne plus voir ce qu’Allah nous a déjà donné.

Principe fondamental

Tant que tu regardes ta vie en la comparant à celle des autres, tu ne pourras jamais voir ce qu'Allah a déposé chez toi. La gratitude n'est pas une posture naïve : c'est un acte de lucidité.

Principe 05 Tu ne peux pas construire en regardant derrière toi

La comparaison fait une chose très précise : elle t'immobilise. Elle te met dans un état où tu n'es ni dans le passé (pour le comprendre) ni dans l'avenir (pour le construire) ; tu es dans une boucle qui tourne autour de l'autre. Et pendant ce temps, ta vie attend.

Tu veux travailler ? Reconstruire ? Retrouver confiance en toi ? Être un exemple pour ceux qui t'entourent ? Rien de tout cela n'est possible si une part de ton énergie psychologique est investie dans la surveillance de la vie de quelqu'un d'autre.

Le seul moment où la comparaison est utile, c'est pour s'inspirer d'un modèle qui t'élève. Pas pour te déprécier face à quelqu'un dont la vie visible ne dit rien de son âme réelle.

Principe fondamental

La vraie question n'est pas : "Pourquoi lui et pas moi ?" La vraie question est : "Où en suis-je dans mon propre chemin ? Et quel est le prochain pas ?"

Ce que j'ai partagé ici vient d'une vraie conversation lors d'une consultation dont tous les détails personnels ont été retirés. Une personne attachée à son Seigneur mais qui avait du mal à comprendre la sagesse divine dans cette situation perçue comme une réelle injustice. Ces enseignements te seront peut-être utiles si tu te reconnais dans une part de ce qu'elle a vécue.

Si tu traverses quelque chose de similaire et que tu as besoin d'un espace pour mettre des mots dessus, trouver de la clarté et avancer avec des outils concrets : les consultations individuelles sont ouvertes avec l'un ou l'une des 9 membres de l'équipe PLDI.

Prendre un rendez-vous